mercredi 14 novembre 2007

A livre ouvert, grâce aux réseaux sociaux

Giuseppe Arcimboldo : "Le bibliothécaire" (1566)

"Le changement dans la conception du crime et des criminels détermine les nouvelles et terribles méthodes de la police secrète totalitaire. Les criminels sont châtiés, les indésirables disparaissent de la surface du globe. La seule trace qu’ils laissent derrière eux est le souvenir de ceux qui les connaissent et les aimaient. Et l’une des tâches les plus ardues de la police secrète est de s’assurer que ces traces, elles-mêmes, disparaissent avec le condamné.
L’Okrana, prédécesseur tsariste de la Gépéou avait, dit-on, inventé un système de classement. Chaque suspect était inscrit sur une grande carte au centre de laquelle figurait son nom entouré de rouge. Ses amis politiques étaient désignés par des cercles rouges plus petits, et ses connaissances non politiques par des cercles verts. Des cercles bruns indiquaient les personnes qui étaient en contact avec les amis du suspect mais qui n’étaient pas connus de lui personnellement. Les recoupements entre les amis du suspect, politiques et non politiques d’une part, et d’autre part, les amis de ses amis étaient indiqué par des lignes joignant les cercles respectifs.
Manifestement cette méthode n’a d’autre limite que la dimension des cartes. De plus, théoriquement, une seule gigantesque feuille montrerait les relations et les recoupements des relations de la population toute entière.
Or, tel est précisément le but utopique de la police secrète totalitaire. Celle-ci a abandonné le vieux rêve traditionnel de la police, que le détecteur de mensonge est encore sensé pouvoir réaliser. Elle n’essaye plus de découvrir qui est qui, ou qui pense quoi. Le détecteur de mensonges est peut-être l’exemple le plus frappant de la fascination que ce rêve exerce apparemment sur les esprits de tous les policiers. Car il est évident que le complexe appareil de mesure ne permet pas d’établir grand-chose si ce n’est le sang-froid ou la nervosité de ses victimes. De fait la débilité du raisonnement qui préside à l’utilisation de ce mécanique ne peut s’expliquer que par le désir irrationnel qu’une forme de lecture de la pensée soit malgré tout possible. Ce vieux rêve suffisamment terrifiant a depuis des temps immémoriaux invariablement engendré la torture et les plus abominables cruautés. Il n’avait qu’une chose pour lui, il demandait l’impossible.
Le rêve moderne de la police totalitaire avec ses techniques modernes est infiniment plus terrifiant. Maintenant, la police rêve qu’un seul coup d’œil à la gigantesque carte sur le mur du bureau suffise pour établir à n’importe quel moment qui est lié à qui et à quel degré d’intimité. Et en théorie, ce rêve n’est pas irréalisable, même si son exécution technique présente inévitablement quelques difficultés. Si cette carte existait réellement, le souvenir lui-même ne pourrait barrer la route à l’ambition totalitaire de dominer le monde. Avec une telle carte, il serait possible de faire disparaître les gens, sans laisser de trace aucune, comme s’ils n’avaient jamais existé
."
Hanna Arendt, Le système totalitaire : les origines du totalitarisme (1951)


Les amis de mes clients sont mes clients
Etonnant téléscopage de l'histoire, ou concordance des temps, comme l'énoncerait Jean-Noël Jeanneney, le cauchemar d'hier est devenu le rêve d'aujourd'hui. Chacun consentant avec enthousiame à révéler la carte de ses amis et de ses relations pour la présenter au regard universel.Mais cette belle euphorie n'est peut-être qu'une griserie passagère, lorsque l'on envisage les effets pervers que peuvent produire une telle exposition.
Ainsi cette semaine, Facebook, le site de réseau social actuellement le plus en vogue (avec MySpace), a sérieusement terni son image en annonçant qu'il allait faire entrer la publicité sur ses pages. C'est ainsi l'accès aux "profils" de plus 50 millions de membres et à leurs données privées (sexe, âge, style de vie, goûts et loisirs, préférences sexuelles, politiques, religieuses...) qui est proposé aux annonceurs. La publicité va se diffuser sur le réseau de manière virale. Par exemple, lorsqu'un membre du réseau lie un contact avec la page d'une entreprise, cette relation se propage à l'ensemble du graphe social de l'internaute, c'est à dire à la liste de ses amis sur Facebook.
Le passage de la société de l'information, à la société de la communication demande encore quelques mises au point...

A lire sur ce sujet, les articles du Monde :
Le site Facebook vend le profil de ses internautes aux publicitaires,
La publicité infiltre le réseau Facebook,
Les membres de Facebook appellent à la résistance

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