mercredi 4 février 2009

Les Harmonies Werckmeister ou la Controverse du tempérament musical

« Les deux sortes d'instruments doivent être bien tempérés : en accordant les quartes et les quintes, avec les tierces majeures et mineures et les accords complets pour preuves, il faut affaiblir un tant soit peu la justesse des quintes, en sorte que l'oreille la perçoive à peine et que les vingt quatre tons soient tous utilisables. »
C.P.E. Bach
, à propos du clavecin et du clavicorde (source)


"Le premier exposé théorique du tempérament égal est dû à l'organiste Andreas Werckmeister et date de 1691. Il préconise la division de l'octave en douze intervalles égaux, ou tempérés, compromis qui prive tous les intervalles (sauf l'octave) de leur pureté " acoustique ", réduisant quelque peu l'amplitude de la quinte, accroissant au contraire celle de la tierce." (pianomajeur.net)

Les Harmonies Werckmeister (2003) un film de Béla Tarr, extrait : le monologue de l'oncle György Eszter(Peter Fitz)


Transcription du monologue de l'oncle György Eszter (les sous-titres français)
"Je dois tout d’abord préciser que dans le cas présent, il ne s’agit nullement d’une question technique, mais nettement philosophique.
A savoir, à travers les recherches de gammes, on aboutit inévitablement à une exégèse théologique.
Nous nous posons la question : sur quoi se base notre conviction selon laquelle un ordre harmonique auquel se rapportent sans appel tous les chefs-d’œuvre, existe réellement ?
Il en découle… que nous ne devons pas parler de recherche musicale mais de reconnaissance anti-musicale, de la divulgation déterminée d’un scandale camouflé depuis des siècles et particulièrement désespéré.
En effet, il est honteux que chaque accord des chefs-d’œuvre de plusieurs siècles soit intrinsèquement faux.
Ce qui signifie que l’expression musicale, cette magie de l’harmonie et de la consonance, se fonde sur cette fraude grossière !
Oui sans nul doute il faut parler de fraude, même si certaines personnes indécises se contentent de parler de compromis.
Mais que vaut ce compromis quand la plupart des gens prétendent que le pur accord musical n’est qu’une illusion et qu’en vérité, les purs accords n’existent même pas ?
Il est grand temps de rappeler qu’en des époques plus fortunées celle de Pythagore [1] ou celle d’Aristoxène [2], nos confrères de jadis ne se contentaient de jouer sur leurs instruments bien accordés quelques tonalités seulement, car les doutes ne les torturaient pas, et ils savaient que l’harmonie divine appartient aux dieux.
Plus tard, ceci s’est réduit à rien.
L’orgueil troublé aspirait à plus et cet empire des harmonies divines, il a voulu l’acquérir. Il y est parvenu en se fiant à des techniciens, des Praetorius [3] et Salinas [4] à Andreas Werckmeister [5] qui a résolu le problème en divisant le système divin de l’octave en douze unités égales sans battement. De deux tons, il en a fait un seul. A la place des 10 touches noires, il n’en a utilisé que cinq. Il faut s’opposer à l’évolution de l’art d’accorder les instruments cette triste histoire de fantômes du tempérament homogène, et restituer les droits de l’accord naturel.
Il convient de corriger soigneusement l’œuvre de Werckmeister, car ce qui compte pour nous, ce sont les sept tons de la gamme qui ne constituent pas le septième d’une octave mais sept qualités différentes, pareilles à sept étoiles-sœurs dans le firmament.
Il faut agir ainsi même si nous savons que l’accord naturel à ses limites, notamment la restriction qui exclut catégoriquement les tons à armatures plus hautes."

Notes
1. Pythagore (c.569-475 av.J.-C.), mathématicien, philosophe et astronome ayant découvert les lois de l'harmonique. A savoir que : "tous les modes de l'harmonie musicale et les rapports qui la composent se résolvent dans des nombres proportionnels." La proportion harmonique gouverne les intervalles musicaux. Dans la proportion harmonique 12, 8 et 6, le rapport 12/6 = 2 correspond à l'octave, le rapport 8/6 = 4/3 correspond à la quarte, le rapport 12/8 = 3/2 correspond à la quinte. (source)

2. Aristoxène de Tarente (IVe siècle av. J.-C.), philosophe grec, et un théoricien de la musique et du rythme, auteur du Traité d'harmonique (source)

3. Michael Praetorius (1571-1621), compositeur et théoricien de la musique allemand, auteur du traité de musique Syntagma musicum (source)

4. Francisco de Salinas (1513-1590), organiste et théoricien de la musique espagnol, auteur de De musica libri septem (source)

5. Andreas Werckmeister (1645-1706) Halberstadt), organiste, compositeur et théoricien de la musique allemand, auteur de Musikalische Temperatur (1691). (source)


Le DVD, disponible à la Médiathèque de Dole
Harmonies werckmeister = Werckmeister harmoniak (2003), un film hongrois de Bela Tarr et de Agnes Hranitzky ; d'après la nouvelle "Mélancolie de la Résistance" de Laszlo Krasznahorkai ; avec Peter Fritz, Lars Rudolph, Hanna Schygulla. - 1 DVD vidéo (140 min.) : noir et blanc, version originale hongroise, sous-titres en français
Résumé : Le pays est en proie au désordre, des gangs errent dans la capitale. Valushka, un postier, s'extasie sur le miracle de la création et se bat contre l'obscurantisme. Dans un café, il tente d'entraîner les clients ivres dans ses visions cosmologiques, puis, à travers la ville, chez Monsieur Eszter, un vieil homme occupé à accorder un piano pour retrouver l'harmonie du clavecin qui a été brisée par l'invention Werckmeister. Un mystérieux cirque est installé sur la grande place où la foule muette se rassemble.

Quelques liens pour approfondir l'abscons sujet du tempérament :
La gamme de Pythagore
<http://www.crdp.ac-grenoble.fr/imel/jlj/son_et_lumiere/son/pythagore.htm>
Gamme tempérée
<http://fr.wikipedia.org/wiki/Gamme_temp%C3%A9r%C3%A9e>
Musique et tempéraments / Le tempérament musical
<http://pagesperso-orange.fr/organ-au-logis/Pages/Temperam.htm> (avec en bonus un extrait de Kamelott :-))
De l'importance des tempéraments : l'accord des instruments à claviers
<http://musique.baroque.free.fr/temperaments.html>
Le Clavier Bien Tempéré : où il est question de tempérament
<http://www.pianomajeur.net>

3 commentaires:

Insula dulcamara a dit…

Passionnant. Le reste du film est-il du même acabit ? ou s'agit-il du seul passage du film sur ce sujet ?

Les bibliothécaires musicaux a dit…

C'est le passage le plus "bavard du film" contrastant avec les autres séquences, où c'est l'image qui prédomine, avec peu de dialogues mais la musique lancinante de Mihály Vig (que je n'ai pas particulièrement apprécié d'ailleurs). Le début du film fait également référence au concept "cosmogonico-astronomico-musical" (et plus encore :-)) de l'harmonie des sphères. Le film adapté de "Mélancolie de la Résistance" de La Laszlo Krasznahorkai, Gallimard, (Du Monde Entier)est une réflexion sur le mystère et de le désordre du monde, avec comme focale métaphysique, l'oeil d'une baleine (voir l'affiche).

Bela Tarr adepte des longs plans séquences (un autre de ses films "Satantango" est d'une durée de 7h25! ) s'inscrit dans la lignée des cinéastes (contemplatifs ?) comme Andreï Tarkovski, Ingmar Bergman, Sergueï Paradjanov.
NB

djjb2 a dit…

Je viens de voir ce film avec quelques amis, et nous sommes tous très impressionnés. C'est une pure merveille cinématographique. Le rythme des longs plans-séquences est surprenant au début, mais on s'y fait - et cela en devient même comique à certains moments. C'est d'ailleurs ce rythme lent qui permet de tenir 140 mn sans s'ennuyer. Le suspense est permanent, j'étais toujours impatient de voir la suite de la scène, et elle se fait attendre. Les prises de vue sont d'une grande beauté, les visages sont touchants. A côté de cela, l'intrigue se prête à de nombreuses spéculations et interprétations. Mais ce n'est pas un film à thèse. C'est d'abord un beau film, un vrai film.

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