"Ça pourrait même être un apologue : il y avait un pauvre type qui s’était trompé de monde. Il existait, comme les autres gens, dans le monde des jardins publics, des bistrots, des villes commerçantes et il voulait se persuader qu’il vivait ailleurs, derrière la toile des tableaux, avec les doges du Tintoret, avec les graves Florentins de Gozzoli et Julien Sorel, derrière les disques de photo, avec les longues plaintes sèches du jazz. Et puis, après avoir bien fait l’imbécile, il a compris, il a ouvert les yeux, il a vu qu’il y avait maldonne : il était au bistrot, justement, devant un verre de bière tiède. Et à ce moment précis, de l’autre côté de l’existence, dans cet autre monde qu’on peut voir de loin, mais sans jamais l’approcher, une petite mélodie s’est mise à danser, à chanter : « C’est comme moi qu’il faut être ; il faut souffrir en mesure. »
La voix chante :Some of these daysDans les derrières pages du roman de Jean-Paul Sartre, La Nausée, publié en 1938, Roquentin, le narrateur est au comble de son dégoût pour le monde et sa propre existence. Attendant le train pour quitter Bouville, il est attablé au café, lorsqu'il entend l’air d’une chanson venant d’un phonographe. Il sent alors quelque chose qu’il ne connaissait plus : une espèce de joie.
You’ll miss me honey. "
"Est-ce que je ne pourrais pas essayer... Naturellement, il ne s’agirait pas d’un air de musique… mais est-ce que je ne pourrais pas dans un autre genre… ? Il faudrait que ce soit un livre : je ne sais rien faire d’autre. Mais pas un livre d’histoire […] Une autre espèce de livre. Je ne sais pas très bien laquelle – mais il faudrait qu’on devine, derrière les mots imprimés, derrière les pages, quelque chose qui n’existerait pas, qui serait au-dessus de l’existence. Une histoire, par exemple, comme il ne peut pas en arriver, une aventure."
Jean-Paul Sartre, La Nausée, Gallimard, 1938 (Folio, 805)
Jean-Paul Sartre, La Nausée, Gallimard, 1938 (Folio, 805)

Una deliciosa, petita joia. Merci! :-)
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