mardi 13 juillet 2010

5 minutes chez Bruant, ou L'art d'accueillir les clients au cabaret

L'icône du Paris de la Belle Epoque
Difficile de présenter Aristide Bruant (1851-1925), tant il constitue une figure tutélaire pour la chanson française. Plus encore qu'Yvette Guilbert, Bruant reste le symbole de l'âge d'or des cabarets et des cafés-concerts parisiens de la fin du XIXème siècle. Portraituré par Toulouse-Lautrec, ou photographié par Nadar, la silhouette de Bruant avec son costume de garde-chasse en velour noir, ses bottes, sa canne, son chapeau à large bord et sa grande écharpe rouge est devenue une véritable effigie. Reproduite en cartes postales et en d'innombrables produits dérivés, l'image de Bruant est aujourd'hui l'icône touristique d'un Paris mythique, celui du Montmartre de la Belle Époque, avec ses artistes et ses poètes, ses marlous, ses gigolettes et son parler argot. Car les chansons d'Aristide Bruant évoquaient souvent Paris et ses quartiers, et la vie Dans la rue : Nini peau d'chien, Belleville, Ménilmontant, À Batignolles, À la Bastille, A Grenelle, A la Villette ...

«Au revoir tas de veaux, bonsoir à vos punaises !» ou Quand le tact et la prévenance ne sont pas les maîtres mots dans la conduite d'une relation client
Engagé comme chanteur dans différents cafés concerts, théâtres, et cabarets : Le Chat Noir, Les Ambassadeurs, Le Mirliton, Aristide Bruant tira sa renommée de son talent de bonimenteur, on dirait aujourd'hui d'animateur, avec un numéro qui fera sa renommée, ainsi au Mirliton, il houspillait les bourgeois et les noceurs fortunés en les invectivant par des termes argotiques. Et les clients rudoyés ne s'en plaignaient pas, bien au contraire ils étaient ravis en éprouvant la délicieuse sensation de s'encanailler.

L'enregistrement suivant est une reconstitution qui date de 1908, rend compte de l'atmosphère qui régnait dans les cabarets, deux décennies plus tôt. Il est édité sur disque compact chez Frémeaux & Associés : Toulouse-Lautrec (1864-1901) : Aristide Bruant, Eugénie Buffet, Yvette Guilbert... témoignages musicaux 1895-1934 (FA 5074). CD disponible à la médiathèque.



Cinq minutes chez Bruant, Scène réaliste interprétée par l’auteur. [transcription par nos soins]
Et ben bon dieu c’te fois-ci v’là du linge[1],
C’est pas de la raclure de bidet,
C’est de la chère, c’est de la belle,
Deux chouettes petites sœurs avec un ambassadeur[2]
Un miché[3] ou un voleur,
A nous les chœurs :
Oh la la, c’te gueule, c’te binette
Oh la la, c’te gueule qu’elle a
(bis)
Par ici mes p’tites chattes, mettez vot’ cul là
Une petite voix : - Monsieur Bruant, y a plus de place
A.B. : - Il y a toujours de la place
Une voix : - Tu m’en enverra trois caisses
A.B. : - La ferme toi, salaud ! Et toi Gourdiflot[4], viens par ici avec tes deux bergères,
Maxime pousse les trois bocks et un galopin qu’j’trinque à la santé des poules de Gourdiflot
[Bruits de verre cassé]
Ça fait rien, ici on paye pas la casse,
A la tienne mon salaud, paraît qu’on se refuse rien dans ta famille,
C’est à toi ces deux ponettes[5]
Une voix : -Monsieur fait l’homme sandwiches, y promène sa bidoche entre deux tableaux
Une autre voix : Oui, il a pris deux gonzesses pour être plus sûr d’être cocu
(Ah Ah, rires dans l’assemblée)
A.B. : Tas de chameaux, vous allez taire vos gueules,
J’vais vous chanter les p’tits joyeux, Et tâchez de r’prendre au refrain si vous en êtes capables, tas de propres à rien, tas de saligots[6]
C’est nous qu’on voit passer avec des nœuds de cravate
des bleus, des blancs, des rouges, et des couleurs d’cocu
Et si nos p’tites gonzesses traînent un peu la savate
[7],
nous avons des pantoufles pour les y foutre dans le cul.
C’est nous les joyeux, les petits joyeux,
Les petits marlou
[8] qui n’ont pas froid aux jambes
C’est nous les joyeux, les petits joyeux,
Les petits marlou qui n’ont pas froid aux yeux

[L’assemblée : bravo, bravo, bravo]
Une voix : Messieurs, un ban[9] pour le patron et qu’ça pète !
Un, deux, trois, quatre, cinq,
un, deux, trois, quatre, cinq,
un, deux, trois, quatre, cinq,
un, deux, trois, ah, ah, ah

[Toc, Toc, Toc]
A.B. : On a frappé. Qu’y est-ce qui nous arrive ? C’est un vieux maquereau qui vient ici pour dessaler[10] son fils. Maxime, foutez les à l’institut et donnez un seau d’eau à ce monsieur pour tremper la tronche à son lardon. [Rires ah, ah, ah]
Attention Messieurs un départ, monsieur Gourdiflot se fait la paire avec ses deux pétasses. Au revoir Arthur, à la revoyure. A toi le bonheur, à nous les chœurs
Tous les clients sont des cochons, la faridondon, la faridondaine
Tous les clients sont des cochons, la faridondaine [11], la faridondon
Et surtout les ceux qui s’en vont , la faridondon, la faridondaine
Et surtout les ceux qui s’en vont , la faridondaine, la faridondon.

Et maintenant, il est deux heures, sortez les volets, rentrez la terrasse
Et foutez les clients à la porte à coup de bottes dans le cul !
[Protestation des clients : Non, non, non non]
A.B. : Nom de dieu, voulez-vous me foute le camp tas de soulots,
- C’est bon, c’est bon, on s’en va, au revoir Bruant.
- Au revoir Monsieur Bruant.
A B : Au revoir tas de veaux, bonsoir à vos punaises[12],
Vous viendrez encore m’emmerder demain soir, n’est-ce pas, tas de cochons ?

Petit lexique d'argot
1. linge : femme galante richement vêtue, jolie femme bien habillée
2. ambassadeur : si ambassadeur d’amour, souteneur, mac élégant
3. miché : micheton, client des prostitués
4. gourdiflot : personne un peu niaise, benêt, sot, ballot, masculin de gourde
5. ponette : poule, prostituée
6. saligot : sale, sans gêne, qui mange salement
7. traîner la savate :, avancer sans se presser, sans vigueur, avec fatigue, vivre dans la misère
8. marlou : maquereau, souteneur
9. ban : faire une ovation, faire la hourra
10. dessaler : déniaiser, dégourdir, corrompre, instruire
11. faridondaine : la misère, le malheur, la galère
12. punaise :femme publique, femme mauvaise, femme méchante, prostituée


Sources : Aristide Bruant (Wikipédia), Article Encyclopædia Universalis, udenap.org

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